Interview : Guido Vanderhulst

Si le patrimoine industriel de Tour & Taxis existe encore, c’est en grande partie au travail de Guido Vanderhulst qu’on le doit. Dans l’interview qui suit, il nous explique comme il s’y est pris.

Guido Vanderhulst est le fondateur et l’ancien directeur de La Fonderie, le Musée bruxellois des industries et du travail. Cette éminence grise a ensuite poursuivi sa lutte en faveur de la préservation du patrimoine industriel bruxellois au poste de président de l’association BruxellesFabriques. Il a par ailleurs publié d’innombrables articles sur le patrimoine industriel, social et portuaire de la capitale.

Guido, qu’est-ce qui vous a poussé à l’époque à vous investir autant en faveur du patrimoine de Tour & Taxis ?

« Avec La Fonderie, nous avons mis sur pied une exposition consacrée à Tour & Taxis dès 1986. Nous connaissions ainsi sa valeur patrimoniale jusque dans les moindres détails. Le génie technique qui caractérise l’organisation du site et la construction de ses bâtiments à la fin du 19e siècle est vraiment impressionnant. Si bien que dans les années 90, lorsque nous avons appris qu’une grande partie des immeubles serait démolie pour céder la place à une gigantesque salle de concert (Music City), nous nous y sommes opposés de toutes nos forces. Nous n’avions pas le choix, car le manque de connaissances sur le patrimoine industriel était choquant. Même l’architecte qui travaillait pour le ministre a qualifié les bâtiments de "frietkot". Ridicule ! »

Qu’avez-vous fait concrètement pour protéger ce patrimoine ?

« Outre l’exposition que j’ai déjà évoquée, nous avons organisé de multiples visites guidées pour tout le monde ou presque. Y compris pour Leasinvest d’ailleurs (devenue Extensa). Ce promoteur privé a repris le projet Music City en 1999 et racheté les terrains et bâtiments annexes au Port de Bruxelles. Pour attirer davantage (encore) l’attention sur la valeur patrimoniale des lieux, nous avons également invité une équipe d’experts étrangers. Une réussite ! Le Fonds mondial pour les monuments a inscrit le site au patrimoine de l’humanité. Mais nous ne nous sommes pas cantonnés à des initiatives de sensibilisation, nous sommes aussi passés à l’action. Dans ce cadre, nous avons collaboré étroitement avec des comités de riverains et des associations urbaines comme le BRAL, IEB et l’ARAU. En dernière instance, nous avons même joué la carte juridique, mais sans résultat. Malgré tout, le projet a été abandonné ! Probablement parce que le promoteur avait alors pris conscience de la valeur de ce patrimoine et que la viabilité financière du projet posait question. Au sein du comité de quartier ‘Le Maritime‘ siégeait un expert financier qui avait de sérieux doutes à ce sujet. »

Même l’architecte qui travaillait pour le ministre a qualifié les bâtiments de "frietkot". 

L’histoire de Tour & Taxis se manifeste-t-elle encore dans les quartiers avoisinants ?

« Certainement. Au moment de sa construction au 19e siècle, un grand nombre de logements sociaux sont sortis de terre aux alentours du site. Sa fonction de lieu de transbordement a aujourd’hui disparu, mais les logements sociaux demeurent. En ne tenant pas compte du caractère populaire des quartiers environnants, on extrait l’ensemble du site de son contexte. »

Que pensez-vous des projets actuels pour Tour & Taxis ?

« Honnêtement, je n’ai pas une vue complète sur ces projets. Ce que je regrette, c’est que le site ne semble pas appelé à devenir un endroit emblématique en termes de durabilité. L’eau de pluie qui ruisselle sur tous ces toits et zones asphaltées sera-t-elle remise en circulation ? Et les eaux usées ? Les déchets serviront-ils à produire de l’énergie ? Etc. Un site d’une telle ampleur permet pourtant de prendre sérieusement en considération le concept de recyclage et d’innover sur le plan écologique. »

Le Fonds mondial pour les monuments a inscrit le site au patrimoine de l’humanité

La lutte en faveur du patrimoine semble gagnée, mais certains éléments pourraient-ils encore être améliorés ?

« La lutte a en effet débouché sur de belles victoires. La gare maritime va par exemple être rénovée. À cet égard, j’aimerais que les quais soient réhabilités. Les trains y entraient chargés de fruits, de légumes, de vin et de tabac en provenance du sud de l’Europe pour y décharger leur contenu, qui était ensuite distribué. Par contre, tous les bâtiments n’ont pas été sauvés de la démolition. Le pavillon du signaleur a ainsi été abattu. Dommage, car il symbolisait l’ancienne fonction douanière du site. Il faut savoir qu’en plus d’être cette plaque tournante de distribution, Tour & Taxis était aussi un centre douanier. Tous les produits soumis à un contrôle y étaient en effet inspectés, après quoi il fallait payer des taxes à l’importation. Les trains transportant des marchandises « sous régime de douane » devaient passer devant ce pavillon. Il remplissait donc une fonction importante sur le site...

Tour & Taxis s’articule d’ailleurs autour des voies de chemin de fer. Ce sont elles qui définissent son agencement. Si la plupart des immeubles ont été sauvés, la structure des lieux est irrémédiablement gâchée. Notamment en raison de l’implantation des nouveaux bâtiments de Bruxelles Environnement (le « grille-pain ») et du Gouvernement flamand. La lutte pour le patrimoine n’est donc pas tout à fait victorieuse. »

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